#Culturecheznous : un roman de Victor Hugo en 180 secondes

#Culturecheznous : un roman de Victor Hugo en 180 secondes

Une envie de voyage et d’évasion ? Rien de plus efficace que la lecture pour pousser les murs et franchir les confins de l’imagination. L’oeuvre de Victor Hugo est si riche qu’elle peut remplir de nombreuses journées confinées. Les Misérables, avec ses 1300 pages, en est un bon exemple ! Ce classique de la littérature française est le plus célèbre, mais Victor Hugo a révélé les trésors de son inventivité dans d’autres romans peut-être moins connus, qu’il a écrit à l’aube et au crépuscule de sa vie. Pour vous donner envie de (re)lire ces romans, voici en plusieurs épisodes un aperçu de ces histoires… non terminées, pour ne pas divulgacher la fin ! Des Antilles aux fjords norvégiens, en passant par les brumes londoniennes et les rivages des îles anglo-normandes, plongez dans l’univers hugolien… en 3 minutes chrono !

#3 – Les Travailleurs de la Mer : une étape à Guernesey

Victor Hugo écrit ce roman en 1864-1865, à Guernesey. Il a 62 ans, il est en exil depuis douze ans, opposant politique de l’empereur Napoléon III, et il n’a plus d’espoir de retourner en France. A Hauteville House, sa maison qu’il a acheté à Guernesey, il écrit dans une petite pièce vitrée, au dernier étage, face à la mer. Ce roman est un hymne à Guernesey, cette terre d’asile qui l’a accueilli, lui le proscrit.
L’histoire se passe donc à Guernesey, dans les années 1820. Le héros Gilliatt est un jeune homme de 30 ans, solitaire et rêveur, fort, adroit et généreux. Il tombe amoureux d’une jeune femme de 20 ans, Déruchette, espiègle et riante, mais qui ignore ses sentiments. Elle est la nièce de Mess Lethierry, un ancien marin qui a eu l’idée audacieuse de créer la première ligne maritime entre la France et Guernesey, en utilisant non pas des bateaux à voile, mais un bateau à vapeur. Ce bateau, il y tient comme à la prunelle de ses yeux, et l’appelle la Durande. Malheureusement, ce bateau fait naufrage contre l’écueil de Douvres, et Lethierry est désespéré de l’avoir perdu. Mais si la coque du bateau est fracassée, la machine est restée intacte.
Sur la promesse d’épouser Déruchette si la Durande est sauvée, Gilliatt décide d’entreprendre seul cette mission périlleuse. Pendant deux mois, en pleine mer, il affronte la pluie, le froid, les tempêtes, la faim, la soif et la fatigue, et travaille sans relâche pour libérer la machine des rochers. Les éléments sont déchainés, la nature s’acharne contre lui, mais sa volonté le pousse, ses efforts sont surhumains. Le dernier jour, alors qu’il poursuit un crabe pour en faire son repas, il découvre une grotte magnifique où il se fait attaquer par une pieuvre énorme et visqueuse, monstre de la mer. Gilliatt la combat et la tue grâce à son couteau. A l’évidence, Victor Hugo n’aime pas les pieuvres, vu le portrait qu’il en fait !
Gilliatt rentre à Guernesey et dépose la Durande sauvée chez Lethierry. Mais il découvre que Déruchette aime un autre homme, le jeune pasteur Ebenezer, dont elle est aimée en retour…  Avec ce mélodrame de la mer, Victor Hugo signe un roman écologiste et métaphysique, le roman de la nature et de la solitude. 

Gravure de Fortuné Méaulle d’après un dessin de Victor Hugo, La Pieuvre, 1881-1882, CC0 Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey

Deuxième partie, livre 4, chapitre 2 « Le monstre » : La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons onglés, pas d’épines, pas d’épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.
Qu’est-ce donc que la pieuvre ? C’est la ventouse.
Dans les écueils de pleine mer, là où l’eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de roches non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l’océan, le nageur qui s’y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d’une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.
Voici ce que c’est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large.
Une forme grisâtre oscille dans l’eau ; c’est gros comme le bras et long d’une demi-aune environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.
L’hydre harponne l’homme.
Cette bête s’applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l’eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou. Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.
Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c’est de la maladie arrangée en monstruosité. Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment ? Par le vide. Les huit antennes, larges à l’origine, vont s’effilant et s’achèvent en aiguilles. Sous chacune d’elles s’allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq ; il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses.
Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d’une pièce de cinq francs à la grosseur d’une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de l’animal et y rentrent. Ils peuvent s’enfoncer dans la proie de plus d’un pouce.
Cet appareil de succion a toute la délicatesse d’un clavier. Il se dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l’animal. Les sensibilités les plus exquises n’égalent pas la contractilité de ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive.
Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la science appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. Les matelots anglais l’appellent Devil-Fish, le Poisson-Diable. Ils l’appellent aussi Blood-Sucker, Suceur de sang. Dans les îles de la Manche on le nomme la pieuvre.