#Culturecheznous : un roman de Victor Hugo en 180 secondes

#Culturecheznous : un roman de Victor Hugo en 180 secondes

Une envie de voyage et d’évasion ? Rien de plus efficace que la lecture pour pousser les murs et franchir les confins de l’imagination. L’oeuvre de Victor Hugo est si riche qu’elle peut remplir de nombreuses journées confinées. Les Misérables, avec ses 1300 pages, en est un bon exemple ! Ce classique de la littérature française est le plus célèbre, mais Victor Hugo a révélé les trésors de son inventivité dans d’autres romans peut-être moins connus, qu’il a écrit à l’aube et au crépuscule de sa vie. Pour vous donner envie de (re)lire ces romans, voici en plusieurs épisodes un aperçu de ces histoires… non terminées, pour ne pas divulgacher la fin ! Des Antilles aux fjords norvégiens, en passant par les brumes londoniennes et les rivages des îles anglo-normandes, plongez dans l’univers hugolien… en 3 minutes chrono !

#4 – L’Homme qui rit : un saut dans les brouillards de Londres

Victor Hugo écrit ce roman en 1866-1867, et le publie en 1868, lors de son exil à Guernesey. Il a 66 ans. Dans ce roman philosophique et social, Victor Hugo retrouve ses thèmes favoris : le sublime et le grotesque, le laid et le beau, l’oppression des pauvres par les riches, la défense des opprimés.
L’Homme qui rit est le héros de cette histoire, qui se passe en Angleterre au début du 18e siècle. Fils d’un lord anglais exilé en Suisse pour ses opinions politiques, Gwynplaine est enlevé dès son plus jeune âge et vendu à des comprachicos, bohémiens spécialisés dans la défiguration physique. Mutilé, les lèvres coupées, Gwynplaine porte un éternel sourire sur son visage, le rendant à la fois effrayant et hilarant.
A 10 ans, Gwynplaine est abandonné par ses ravisseurs. Seul, affrontant le froid, la peur et la fatigue, il découvre dans la neige un bébé aveugle accroché au sein de sa mère morte. Il recueille l’enfant et trouve refuge dans la roulotte d’Ursus, philosophe et guérisseur solitaire, dont le compagnon et ami est un loup nommé Homo. Ursus, qui sous ses apparences bourrues a le cœur sur la main, adopte les deux enfants. Il prénomme la petite fille Déa.
Ils grandissent et deviennent saltimbanques. Le masque riant de Gwynplaine attire les foules, et la petite troupe prospère, heureuse. Gwynplaine a désormais 25 ans, et Déa 16 ans. C’est une jeune fille superbe, mais à la santé fragile. Gwynplaine et Déa s’aiment d’un amour pur et angélique, Déa ne voyant que la beauté de l’âme de l’homme qui l’a sauvée.
Tout bascule quand Ursus décide de tenter leur chance à Londres. Le spectacle a un succès fou, et attire même la noblesse en quête de divertissement, dont la duchesse Josiane, sœur de la reine Anne. Cette femme magnifique, plantureuse et mystérieuse trouble Gwynplaine.
Un matin, le jeune homme se fait arrêter et conduire en prison. Le destin de Gwynplaine prend alors une nouvelle voie : reconnu par le comprachico qui l’a défiguré, Gwynplaine apprend qu’il est fils de Lord Clancharlie, dont il hérite la fortune, le titre et le statut. Il est alors emmené dans le château de la reine à Windsor, où il retrouve la belle Josiane, quasi nue. Celle-ci, attirée par sa monstruosité, le repousse quand il apprend qu’il devient lord et qu’elle doit l’épouser. Un amour officiel, quel ennui !
Le lendemain, il est reçu à la Chambre des Pairs pour son investiture. Suite au vote pour l’augmentation de la pension du prince consort, il s’indigne et invective contre l’égoïsme des Lords : se faisant l’avocat et le porte-parole des miséreux, il dénonce l’écrasement des pauvres par les riches. Mais face au visage riant qu’il affiche, les Lords n’écoutent pas et explosent de rire.
Que se passe-t-il ensuite ? Sans vous dévoiler la fin, cher lecteur, sachez seulement qu’en fermant ce livre, l’Homme qui lit L’Homme qui rit… pleure.

André Gill, « Le nouveau livre de Victor Hugo, par Gill : L’Homme qui rit », 1869, CC0 Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey

Livre 8, chapitre 7, le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords :
« Je suis celui qui vient des profondeurs. Milords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel ? Le soleil, c’est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège ? Le hasard. Et quel est son fils ? L’abus. Ni le hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je suis l’avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu’une voix. Le genre humain est une bouche, et j’en suis le cri. Vous m’entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d’Angleterre, les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient, ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j’ai à dire. Par où commencer ? Je ne sais. J’ai ramassé dans la vaste diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu’en faire maintenant ? Elle m’accable, et je la jette pêle-mêle devant moi. Avais-je prévu ceci ? Non. Vous êtes étonnés, moi aussi. Hier j’étais un bateleur, aujourd’hui je suis un lord. Jeux profonds. De qui ? De l’inconnu. Tremblons tous. Milords, tout l’azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne voyez que la fête ; sachez qu’il y a de l’ombre. Parmi vous je m’appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l’étoffe des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon histoire. Plusieurs d’entre vous ont connu mon père, je ne l’ai pas connu. C’est par son côté féodal qu’il vous touche, et moi je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est bien. J’ai été jeté au gouffre. Dans quel but ? Pour que j’en visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m’entendrez, milords. J’ai éprouvé. J’ai vu. La souffrance, non, ce n’est pas un mot, messieurs les heureux. La pauvreté, j’y ai grandi ; l’hiver, j’y ai grelotté ; la famine, j’en ai goûté ; le mépris, je l’ai subi ; la peste, je l’ai eue ; la honte, je l’ai bue. Et je la revomirai devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera vos pieds et flamboiera. J’ai hésité avant de me laisser amener à cette place où je suis, car j’ai ailleurs d’autres devoirs. Et ce n’est pas ici qu’est mon cœur. Ce qui s’est passé en moi ne vous regarde pas ; quand l’homme que vous nommez l’huissier de la verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous nommez la reine, j’ai eu un moment l’idée de refuser. Mais il m’a semblé que l’obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et j’ai obéi. J’ai senti qu’il fallait que je vinsse parmi vous. Pourquoi ? A cause de mes haillons d’hier. C’est pour prendre la parole parmi les rassasiés que Dieu m’avait mêlé aux affamés. Oh ! Ayez pitié ! Oh ! ce fatal monde dont vous croyez être, vous ne le connaissez point ; si haut, vous êtes dehors ; je vous dirai moi, ce que c’est. De l’expérience, j’en ai. J’arrive de dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. Ô vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous ? Ce que vous faites, le voyez-vous ? Non. Ah ! tout est terrible. Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. La première chose que j’ai vue, c’est la loi, sous la forme d’un gibet ; la deuxième, c’est la richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte de froid et de faim ; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme d’un enfant agonisant ; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et pour ami qu’un loup. »
En ce moment, Gwynplaine, pris d’une émotion poignante, sentit lui monter à la gorge les sanglots, ce qui fit, chose sinistre, qu’il éclata de rire.